__«... La foule était encore plus tumultueuse. Les gens se pressaient vers le mur. Certains commençaient à le piocher avec des outils de fortune, tournevis, pierres, piolets, canifs, moyens dérisoires, mais il fallait que l'obstacle cède. Et puis, à quelques mètres de moi, se produisit l'incroyable ; l'un des plus grand violoncellistes du monde était à Berlin. Averti de ce qui se passait, il s'était joint à nous, à vous. Il a posé son instrument et s'est mis à jouer. Etait-ce ce soir-là ou le lendemain ? Qu'importe, ses notes de musique aussi ont entamé le mur. Des fa, des la, des si, une mélodie qui voyageait vers vous, autant de portées sur lesquelles flottaient des airs de liberté. Je n'étais plus la seule à pleurer, tu sais. J'ai vu beaucoup de larmes cette nuit-là. Celles de cette mère et de sa fille qui se serraient si fort, trop émues de se retrouver après vingt-huit années passées, sans se voir, sans se toucher, sans se respirer. J'ai vu des pères aux cheveux blancs croire reconnaître leurs fils au milieu de mille autres. J'ai vu ces Berlinois que seules les larmes pouvaient délivrer du mal qui leur avait été fait. Et puis soudain, au milieu de tous, j'ai vu ton visage apparaître, là-haut sur ce mur, ton visage gris de poussière, et tes yeux. Tu étais le premier homme que je découvrais ainsi, toi l'Allemand de l'Est, et moi la première fille de l'Ouest que tu voyais.
__Tu es resté perché ainsi de longues minutes, nos regards hébétés ne pouvaient se détacher. Tu avais ce monde nouveau qui s'offrait à toi, et tu me dévisageais, comme si nos regards étaient liés par un fil tendu, invisible. Je pleurais comme une conne et toi tu m'as souri. Tu as enjambé le mur et tu as sauté, j'ai fait comme les autres et je t'ai ouvert les bras. Tu m'es tombé dessus, nous avons roulé tous deux sur cette terre que tu n'avais encore jamais foulée. Tu m'as demandé pardon en allemand et je t'ai répondu bonjour en anglais. Tu t'es redressé et tu m'as épousseté les épaules, comme si ce geste t'appartenait depuis toujours. Tu me disais des mots auxquels je ne comprenais rien. Alors de temps à autre tu hochais la tête. J'ai ri, parce que tu étais ridicule et moi, encore plus que toi.»
NOUS ALLONS A BERLIN.